09 mars 2006

Toccata...

C’est l’histoire d’un voyage, d’un voyage en mer, qu’on suppose s’être passé des années en arrière…

Au départ du port de Livourne, un matin de juillet, le transatlantique La Fenice leva l'ancre pour l'île d'Ersinia où naquit une cantatrice à la voix divine, et au large de laquelle ses cendres devraient être dispersées lors d'une cérémonie funèbre. Tous ceux qui l'avaient aimée, admirée ou enviée étaient là. Parents, mélomanes et amis cosmopolites l’accompagnèrent dans son dernier voyage.

    Quand Edmea Teulada se mettait à chanter tout basculait. De sa bouche mince sortait une voix lumineuse qui emplissait le parterre du Politeama aux fauteuils de velours que la poussière panait. Montant jusqu’aux galeries, son air planait jusqu’à cloquer les papiers peints de la voûte. Son corps se mutait en un instrument de chair. Ce qui donnait à son timbre, cette douceur, ce miel c’était sa poitrine palpitante, ses épaules douces, sa taille large et matricielle. Suspendu à son chant, l’ensemble des spectateurs fascinés se laissaient envelopper par lui, rouler, retourner, emmener, caresser…Il déferlait là, toute la beauté du monde. La prima donna faisait d’eux ce qu’elle voulait, et ils consentaient heureux. Le théâtre était devenu un lieu d’amour.

Dove sono i bei momenti
Di dolcezza e di piacer...

Elle s’arrêta subitement. Son silence fût aussi émouvant que son chant. On eut l’impression que par mégarde, la diva s’était enroulée dans de doubles rideaux d’étoffes lourdes et rêche. Ses petites mains potelées, ses mouvement raides, son costume empesé, son front laqué, sa chevelure aux boucles figées, chaque détail la transformait en une poupée automate, jusqu’à l’immobilisme absolu.

« Partons, la mer et belle ! » Sur l’ordre du capitaine, le navire s’ébranla et quitta la côte.
Alors que le pont ployait sous le vent et le soleil, les passagers hauts en couleur le parcouraient, lors de leurs promenades d’observation. Elle, elle était vêtue d’une robe en piqué gris anthracite, sans manche. Une brise aux odeurs maritimes lui tourbillonnait autour, faisant frémir sa chevelure. Et le soleil par à-coups, entre deux nuages bien dessinées se faufilait pour le seul plaisir d’illuminer ses boucles auburn. Les éléments avaient manifestement décidé de s’occuper de cette voyageuse et elle n’en savait rien. Déroulant ses pensées, elle marchait sur le pont tenant son fourre-tout en paille à la main. Se dirigeant souveraine vers un transat, elle pensait que l’eau devait être bonne.

Mais, lorsqu’à l’horizon se dessina une mer couleur vieil homme et une épaisse brume d’une odeur marécageuse, elle eut envie de se réfugier jusqu’aux yeux dans son immense écharpe en mohair rouge garance. Vint le froid. Sa chevelure que la moindre lumière faisait flamber s’éteignait peu à peu jusqu’à s’assoupir.

Tous les voyageurs furent conviés à descendre au salon inférieur. Cette pièce était meublée comme pour une fête commencée des années plus tôt et jamais terminée. Dans le ventre du navire, envahi par la pénombre, se manifestait une sensualité étrange. La vie y bourdonnait à mi-voix. Un musicien jouait en sourdine des airs de Schubert. Caressant, frottant, poussant, ses doigts graciles sur les verres de cristal les faisaient chanter. A la fin de chaque morceau, il passait la main droite dans ses cheveux et murmurait doucement : Voilà.

Elle, personne ne semblait la voir; elle était un fil d'or qui courait dans la trame d'un tapis tissé par un fou. Devant elle, elle vit une immense volière, aux portes grandes ouvertes. Et devant la volière, un homme. Vêtu d'un costume gris sobre de distinguée nostalgie, ses cheveux noirs parfaitement rassemblés sur la nuque, il ne la quitta pas des yeux. Elle continua simplement de marcher lentement, ne s'arrêtant que lorsqu'elle fut face à lui.
Alors, elle tendit le bras et ouvrit la main. Sur sa paume, il y avait un billet plié en quatre. Il le vit et son visage tout entier se mit à sourire....



[A ma grand-mère Pietrina...]





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Commentaires sur Toccata...

    Tu sais, je trouve ce texte tellement beau que je ne sais plus quoi dire...

    Posté par Nekoneko, 09 mars 2006 à 17:04 | | Répondre
  • oui c'est beau...à elle
    et au début de quelque chose...

    Posté par evamarine, 09 mars 2006 à 17:08 | | Répondre
  • J'ai relu plusieurs fois pour déterminer d'où venaient les images et les sons que je percevais...peut-être simplement de Pietrina ?

    Posté par flivo, 09 mars 2006 à 22:10 | | Répondre
  • Nekoneko > Merci beaucoup. C'est notre rapport, entre elle et moi, qui est beau. Et j'en parle au présent parce qu'il existe toujours.

    evamarine > Oui, le vent souffle et caresse un nouveau cycle...merci.

    flivo > Ma grand-mère était couturière. Elle aimait harmoniser formes, couleurs et matières. Mon texte s'en approche, à la façon du faufil, d'une couture provisoire à longs points...

    Posté par mirmi, 10 mars 2006 à 13:02 | | Répondre
  • Bo!

    Je me souviens d'une discussion sur ta splendide terrasse. Tu disais etre en colere contre le concept que de la souffrance et de l'effort, la beaute pouvais fleurir.
    Et pourtant, mon agile funambule, quelle grace! T'aime fort.

    Posté par kiniel, 23 avril 2006 à 23:05 | | Répondre
  • Kiniel >
    Oui, je me souviens avoir eu ma fameuse tirade, qui tenait en fait en quelques mots : La souffrance est injuste, impartiale. Si en plus, on en apprend rien, elle est carrément inutile!
    Vouloir y ajouter ses corollaires (la joie et le plaisir) tenait de la leçon de philo de comptoir!

    C'était sans compter sur ses nuances...

    Bien à toi ma douce.
    Sogni d'oro.

    Posté par mirmi, 30 avril 2006 à 01:17 | | Répondre
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